Mais pourquoi donc passer son temps et son énergie à faire quelque chose dont l’aboutissement est incertain et qui en plus ne servira probablement à rien de concret? Je parle de ces pratiques créatives que certains exercent pendant le peu de temps que la société contemporaine leur laisse. Je parle de peinture, de dessin, de photo ou de différentes pratiques d’écriture. Pas des œuvres d’art, non, juste des traces d’un moment passé dans un autre temps, d’un moment passé avec soi-même autrement.
Que disent ces traces? On ne le sait pas. Vont-elles se dévoiler à un moment donné? Avec le temps, sans doute.
C’est clair, ce n’est pas sur le résultat produit qu’il faut se pencher, mais sur le moment passé à faire ça.
Le processus souvent se poursuit bien après la fin de l’acte de créer. A l’intérieur, cela chemine. Avec le temps, quelque chose se révèle.
Un temps hors du temps
Donc la pratique créative, c’est d’abord un moment, un temps dédié. Pas n’importe quel temps, un temps qui demande de ne pas avoir de fin précise, un temps qui peut s’étirer (ne fut-ce qu’un peu). Rien que le fait de savoir que ce temps est fini, limité, suivi d’obligations incontournables, le rend impropre à la pratique en question. Il faut avoir l’impression que rien ne nous limite dans ce temps: une impression donc de liberté, un sentiment d’avoir du temps à soi. Et là précisément, nous entrons dans un univers parallèle, une atmosphère qui fait du bien, qui répare peut-être déjà.
Tout en douceur, quitter la réflexion
La plupart du temps, par habitude, dès qu’on a du temps, on le remplit par des pensées de toutes sortes. L’esprit vagabonde, papillonne, ivre de s’être libéré de la contrainte de l’attention. C’est là que la pratique entre en scène, tout en douceur: pendant que la tête tourne, les mains se mettent en action: une feuille de papier, un bloc de terre, une toile. Puis les outils, les prolongements de ces mains, crayon, pinceaux, ciseaux, spatules,… Tout cela mobilise une part croissante de notre attention qui vient alors petit à petit prendre la place des pensées du début. Cela se passe aussi dans la pratique théâtrale amateur: les premiers moments sur scène sont plein de pensées et de trac: « Mais qu’est-ce que je fais ici, devant ces gens ? Que pensent-ils de moi ? Que dois-je faire ? Comment dois-je faire? ». Petit à petit, les partenaires de jeu captent une part de notre attention. On « rentre » dans le jeu, bientôt ce qui se passe autour de soi attire toute notre attention et on en oublie même parfois les gens qui nous regardent.
Créativité et technique
Pratiquer le théâtre, le dessin, la danse, l’écriture, c’est avant tout faire, agir. Peut-on faire sans avoir de technique ? Sans savoir comment faire ? Les pratiques créatives ont ceci de particulier que l’on découvre comment faire en faisant. Et comme ce n’est pas le résultat qui guide le geste, la chose se fait, moment après moment, dans un aller-retour incessant entre le geste et ce qu’il provoque: telle ligne m’intrigue, telle forme me parle, cette phrase me déplaît, etc… Alors je poursuis, à l’instant suivant, en modifiant un peu ou beaucoup, et de plus en plus passionnément, ou pas du tout ce geste qui s’élabore au fil du temps. C’est une sorte de dialogue avec soi-même qui se tisse, fait de ratures, de surprises, de trouvailles. La pratique théâtrale n’est pas différente en cela que le dialogue entre deux acteur.ices est d’abord ce jeu avec soi-même: je réagis à mon partenaire en lui répliquant, puis j’observe sa réaction et je réagis à nouveau à ce nouveau moment. Le partenaire fait de même avec moi, ce qui fait de cet ensemble de moments une création collective, issue des deux (ou plusieurs) dialogues avec soi-même reliés ensemble par leur présence mutuelle dans un même espace et un même temps.
Être en contact
Si ce n’est pas le résultat, qu’est-ce qui guide le geste alors ? Probablement une alchimie qui reste mystérieuse la plupart du temps, mais dont les éléments sont vraisemblablement soi et les autres autour de soi. On peut dire que le geste part de soi. On peut dire que le geste est d’abord provoqué par autre que soi (l’environnement ou d’autres personnes). C’est un peu l’œuf et la poule. De toute façon, c’est une histoire de lien entre l’intérieur et l’extérieur de soi. Pratiquer c’est se rapprocher de soi par l’exploration de nouvelles situations et observer ce qui réagit en soi.
Un accompagnement des pratiques
Quel rôle peuvent donc bien jouer les accompagnants de ces pratiques créatives ? Puisque que l’on parle d’explorer de nouvelles situations, il est essentiel de se sentir en sécurité. Avant toute chose, les accompagnants proposent un cadre sécurisant au groupe qui en discute et décide ce qui lui convient. Ensuite, ils sont une présence, ni plus ni moins. Ils participent au même titre que chacun à la recherche de ce qui pourra débloquer le travail des uns ou des autres. Ils participent au soutien que le groupe offre aux explorations nouvelles (ce qui peut être confrontant) avec, par contre, la responsabilité particulière d’être disponible pour le groupe et de faire appel à de l’aide extérieure si nécessaire. Les compétences techniques et artistiques des accompagnants dans leur domaine créatif n’ont pas vocation à être transmises au groupe; il ne s’agit pas de former et encore moins d’enseigner. Ils sont une présence bienveillante, attentive et responsable, ni plus… mais surtout ni moins!
Et le quotidien dans tout cela ?
Le quotidien joue-t-il un rôle dans tout cela? Précisément, il est ce qui nous environne, mille situations diverses qui composent le quotidien en groupe, l’aide à l’épluchage des légumes, les chambres partagées, les discussions informelles, les moments solitaires, une mauvaise nuit de sommeil, des souvenirs qui remontent, une mésentente, un moment de grâce partagé, un problème de lessive,… Chaque situation peut participer à l’élaboration créative de nouveaux possibles pour chacun. C’est la raison pour laquelle le quotidien en groupe, le vivre ensemble est le complément indispensable aux pratiques créatives telles que nous les concevons dans nos séjours Un temps hors du temps.
« J’essaie de vivre ce qu’un touareg m’a transmis un jour où j’étais malade au point de penser, à nouveau, devoir en finir. Il s’est simplement assis. Je n’aurais pas supporté qu’il dise un mot ou qu’il me touche…, surtout qu’il ne fasse rien ! Pendant une heure il n’a effectivement rien fait. — Je me dis que c’est peut-être la mère dont on rêve. Quelqu’un capable de s’asseoir, d’être là et qui permet à l’enfant de vivre ce qu’il a à vivre, d’heureux ou de malheureux, mais elle est là. — Cet homme était là. De cette qualité de présence la guérison est advenue, physiologiquement vérifiable, psychologiquement gratuite et efficace. » Jean-Yves Leloup



