Jeu et Joie

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Est-ce bien le moment de jouer quand on traverse une période difficile ? Cela ne semble pas très sérieux. Mais ne peut-on pas jouer sérieusement ? Les enfants le font bien, très naturellement, complètement engagés qu’ils sont dans le faire comme si. On peut objecter aussi que, comme une traversée difficile n’a rien de léger, comment le jeu pourrait-il y trouver une place, encore moins agir sur elle ?

C’est précisément que le jeu réveille notre enfance enfouie et sa manière singulière d’être au monde. « On va s’amuser » : c’est exactement cela, jouer met en joie.
Jouer fait peur aussi, à l’adulte qu’on est devenu. On ne sait pas trop où cela va nous mener et d’autant moins que l’on joue à plusieurs. Il nous faut accepter que l’on ne peut pas contrôler l’autre, juste à côté de nous pourtant, quand iel décide de déplacer soudain les lignes et d’entamer une nouvelle aventure contre toute attente. Il faut lâcher, faire l’expérience de vivre moment après moment ce qui advient et d’y réagir instant après instant spontanément.

Le jeu c’est le palais de la liberté : chacun peut y être pleinement soi-même à tout moment et peut réagir avec sincérité sans conséquence dans la « vraie » vie (celle où l’on ne joue pas), mais avec de sérieuses conséquences dans le jeu puisque l’autre peut à son tour réagir tout aussi librement à notre réaction.

Dans le jeu on peut faire l’expérience de ce que c’est que vivre avec les autres en toute sincérité et en toute liberté. Cela semble trop beau pour être vrai ? Ça l’est pourtant quand on en fait l’expérience (et beau et vrai!).

Et si l’un abuse? Ou domine, ou menace ? Cela se passe dans la vraie vie, non ? Et dans le jeu ? Aussi bien sûr, mais avec le jeu, il y a les règles, comme deux faces d’une même pièce. Règles qui s’appliquent à toustes sans exception. C’est l’une des grandes différences entre le monde du jeu et le monde tout court. Les règles sont discutées et consenties par toustes. Prendre ce temps est essentiel pour la sécurité de chacun.e. Au cœur des règles du jeu: ne pas (se) blesser. Il s’agit bien de s’amuser pour du vrai !

Jouer au théâtre c’est tout cela mais en plus c’est s’exposer aux yeux d’un public.
Dans les séjours Un temps hors du temps, il n’en sera pas question. Les jeux proposés dans nos ateliers resteront confidentiels. Il n’y a pas lieu de faire spectacle ou même de partager nos pratiques avec le monde extérieur. Mais nous pourrons décider ensemble de ritualiser le chemin parcouru par une expérience dernière, la veille du départ de fin de séjour, une manière de fêter ces expériences vécues et les liens tissés.

« Je pense que chaque fois que des créatures jouent entre elles, un couple de chiens, par exemple, elles mobilisent un répertoire hérité. Elles font une chorégraphie d’une manière biologiquement pré-saturée, et dans tout combat ludique digne de ce nom, elles prennent cet ensemble de capacités héritées et en font quelque chose qui n’a littéralement jamais existé sur cette planète auparavant. Le jeu, c’est exactement cela. C’est la reprise de l’héritage dans des chorégraphies et des interactions qui produisent ce qui n’a jamais existé auparavant sur cette planète. Le jeu est soutenu par la joie. Personne ne va rester dans une partie de jeu à moins qu’elle ne soit soutenue par la joie. D’abord, c’est trop dangereux. Le jeu n’est jamais sûr. Il y a quelque chose à ce sujet qui me semble vraiment fondamental pour la vie d’un organisme. »

Donna Haraway

« Mais n’est-ce pas le projet du jeu que d’empiéter sur les “je” qui jouent, de les acculer à un presque rien de gouverne, le triomphe alors n’en étant que plus éclatant de par le fait que le hasard s’en mêle et s’avère être l’allié de celui-là plutôt que tel autre? Dans le jeu d’ici […] personne ne gagne contre personne. Le hasard n’est ni grâce ni providence. Il ne se fait pas remarquer au profit de l’un ou de l’autre. Et à vrai dire dans cette affaire, de hasard il n’y en a sans doute pas du tout. Quelque chose (se) décide à l’aiguillage du coutumier, preuve que l’humain n’est pas qu’effet de langage. […] Et ne croyez pas pour autant que toute joie soit absente de l’événement. Ce serait méprise. »

Fernand Deligny

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